Solfège ou tablature ?

Posté par Luc le 27 juin 2008

Le solfège est actuellement le système d'écriture musicale le plus utilisé par les musiciens de tous horizons. Guido D'Arezzo, moine italien du XIème siècle, contribua à développer de nouvelles façons d'écrire et lire la musique. Son “hexacorde” est un peu l'ancêtre de notre actuelle portée, bien que de conception sensiblement différente. De multiples évolutions à travers les siècles, nécessaires aux exigences des compositeurs et des interprètes, ont construit peu à peu ce langage quasi universel, devenu aujourd'hui le standard.

exemple d'écriture solfégique
Mais le solfège, bien que très dense, reste incomplet. Aussi l'histoire a-t-elle vu naître d'autres moyens pour écrire et lire la musique. Certains furent farfelus, d'autres inapplicables, d'autres encore n'apportèrent pas suffisamment de matière pour survivre, ou restent très spécifiques comme la notation graphique.

Et puis quelques uns prirent un chemin plus populaire, comme la tablature qui depuis les années 70 a pris une importance croissante, notamment pour la guitare et autres instruments frettés (banjo, basse, ukulélé etc), mais aussi pour l'accordéon ou l'harmonica. Le but de la tablature actuelle est de montrer clairement les doigtés sur l'instrument concerné, pouvoir lire la musique avec un minimum de connaissances. C'est dans le répertoire des luthistes à partir du XVIème siècle que l'on trouvera le plus grand nombre de tablatures. Sa redécouverte au XXème siècle aura une grande influence. Dans les années 70, elle fut grandement popularisée en France par le guitariste Marcel Dadi.

Comment fonctionne une tablature
?

Pour une guitare, on représentera ses six cordes par six lignes horizontales superposées, la corde la plus grave étant celle du bas sur la tablature. Les nombres sur chaque ligne correspondent à la case où le doigt doit être posé. Par exemple ci-dessous un doigt sera posé sur la case 10 de la corde de La (A) pour la première note, puis un autre case 9 de la corde de Ré etc. On peut au début de la tablature indiquer l'accordage de la guitare: Ici elle est accordée de façon standard en Mi La Ré Sol Si Mi (E A D G B E en notation anglo-saxonne).

exemple de tablaturetranscription en tablature des 2 mesures illustrées plus haut

 

Ces nombres sont remplacés par des lettres et la présentation un peu différente en ce qui concerne le luth, les guitares renaissances ou baroque mais le principe reste le même. Ainsi, transcrites pour le luth, les deux mêmes mesures pourraient donner ceci.exemple de tablature pour luthUne tablature bien écrite comporte également des éléments que l'on retrouve sur la portée, comme les tiges de notes, les barres de mesure, reprise, coda etc. On trouve aussi quelques symboles spécifiques aux tablatures pour préciser l'écriture (accordage, effets…).

Pourquoi la tablature eut-elle ce si grand succès qui perdure? Peut-être parce qu'elle permit à chacun d'accéder rapidement à un répertoire folk-rock en vogue, et constituait une alternative à des années de conservatoires à l'enseignement réputé ardu, austère et trop “classique”, ce répertoire ne nécessitant pas les mêmes exigences quand à son écriture (bien qu'à mon avis cela ne soit pas tout à fait juste… sans doute l'objet d'un article ultérieur). Facile de compréhension, de lecture d'écriture et d'emploi comparativement au solfège, la tablature a tout pour plaire au commençant. Mais tout ce qui brille n'est pas or et elle aussi à ses lacunes. Elle reste notamment souvent pauvre pour exprimer les caractères et les nuances d'une pièce et insuffisante pour la compréhension structurelle de l' oeuvre.

La guitare est un instrument polyphonique et la tablature est par exemple incapable de restituer correctement l'évolution des voix ou la durée exacte de chaque valeur, ce qui est déjà en soi difficile sur une seule portée. En effet une chorale standard (avec les voix sopranos alto ténor et basse) aura 4 portées, chacune représentant une tessiture. Hé bien nous autres guitaristes, que nous travaillions sur des mesures à une, deux, trois ou quatre voix devons représenter tout cela sur une seule portée, avec notes et silences. Prenons 3 mesures en exemple, d'abord en tablature, puis détaillées sur la portée.Tab 2 voix

cette mesure a deux voix
Tab 3 voix
celle-ci 3 voix
Tab 4 voix
et celle-là 4

Evidemment, en regardant ces mesures en tablatures, il est difficile de deviner le nombre de voix, de détecter l'évolution polyphonique. Maintenant, revoyons ces mesures écrites sur une portée. Pour comprendre ce qu'est une voix et comment la lire, j'ai à chacune d'entre elles attribué une couleur. Imaginez que chaque couleur représente un pupitre d'une chorale. Ainsi dans la dernière mesure on donnera le noir aux sopranes (voix du choeur les plus aigües), le rouge aux altis, le bleu aux ténors, et le vert aux basses (voix les plus graves). Portée deux voix

Il s'agit de la même mesure que celle en tab à 2 voix vue précédemment. On voit bien ici les deux différentes voix, l'une en rouge composée de trois noires (on a bien trois temps pour cette voix), l'autre en bleu composée d'une croche, une noire et une noire pointée (on a aussi trois temps). L'important est de considérer l'indépendance des voix, et donc de mieux comprendre le rôle de chaque note dans la polyphonie, d'où l'intérêt de “remplir les vides” avec les silences pour que chaque voix remplisse son contrat dans chaque mesure.
Portée 3 voix
La mesure a 3 voix.

Alors qu'a priori sur la version tab rien ne la distingue de celle à deux voix, en notation standard se détachent les différentes parties. En rouge La Si Do pour une voix, en bleu demi-soupir Fa Fa Mi pour la deuxième, et en noir La en blanche pointée pour la dernière.
Portée 4 voix
Et enfin, bien que cela paraisse improbable sur la tablature tant elle semble identique aux deux autres, cette mesure a bien quatre voix: Soupir blanche (mi) pour la voix aigüe, Sol La Si pour la deuxième, demi-soupir noire noire pointée pour la troisième, et enfin blanche pointée pour la voix grave.

Remarquons que dans ces trois exemples chaque voix a bien les trois temps que la mesure exige. Ce n'est pas la quantité de notes qui définit le nombre des voix mais bien le rôle de chacune et son interaction avec les autres. Seul un système adéquat peut permettre une écriture correcte pour une meilleure compréhension et donc une meilleure interprétation.

Alors pourquoi la tablature
?

Hormis son accessibilité, la tablature présente quelques avantages. En effet la plupart des instrument frettés ont plusieurs doigtés possibles pour jouer la même phrase ou le même accord: Pour jouer la note Si octave 1 (soit la corde de si jouée à vide) on a sur une guitare standard 5 possibilités de jouer cette note sur 5 cordes différentes. (corde Si à vide, 4éme case de la corde Sol, 9ème case de la corde Ré, 14 ème case corde La, 19 ème case corde Mi grave). Chaque note peut donc être jouée sur au moins deux cordes différentes sauf les quatre notes les plus graves et les quatre plus aigües de l'instrument en accordage standard.

A ce propos notons que la guitare peut être accordée de plusieurs façons autre que Mi La Ré Sol Si Mi (EADGBE en notaton anglo-saxonne), entre autres l'open-tuning (accord ouvert) Ré La Ré Sol La Ré (DADGAD) est très répandu voire exclusif chez certains musiciens (Pierre Bensusan par ex.)

 

On comprend donc que sur la portée habituelle la lecture devient complexifiée par de nombreuses indications de doigtés qui seront pour la plupart absentes de la tablature puisque cette dernière nous indique d'emblée l'emplacement des doigts et les cordes à jouer. Ceci est d'autant plus valable que l'on joue en open-tuning, pour lequel l'écriture et le déchiffrage du solfège se révèlent plus difficiles, le musicien étant habitué à lire des partitions écrites pour l'accordage standard ou parfois avec la corde de mi grave désaccordée (le plus souvent au ré inférieur). Une tab aura toujours la même facilité de lecture, quel que soit l'accordage de l'instrument.

De plus, un guitariste voulant passer à la basse ou au banjo peut assez vite, grâce aux tabs, s'adapter à son nouvel instrument fretté sans connaître la position des notes et sans apprendre la lecture sur une nouvelle clé (fa 4ème ligne pour la basse). Mais est-ce vraiment un avantage?…pas sûr.
Quid du solfège?

Il est universel, et s'il n'est pas indispensable pour jouer de la musique, il reste un formidable outil de partage, de savoir et de compréhension. Un lecteur de solfège aura tous les atouts en main pour explorer un maximum de répertoires et de styles musicaux, mais aussi il partagera plus facilement avec les autres musiciens, car s'exprimant dans le même langage. Il pourra ainsi lire des pièces pour piano ou saxophone, et avoir accès à des siècles d'oeuvres, de tous lieux, de toutes époques et de tous styles.

Il aura également plus d'outils pour comprendre ce qu'il joue ou écrit, la structure des harmonies, le travail polyphonique (comme vu plus haut), ou encore la logique de l'improvisation etc. il saura respecter toutes les règles régissant l'art de la musique pour mieux les enfreindre une fois acquises. Le solfège est un alphabet, un code qui permet au compositeur de s'exprimer sur le papier pour que d'autres puissent jouer ses oeuvres. Le passionné de littérature envie le musicien, car ce dernier n'a qu'une seule langue à connaître pour lire un compositeur. Bien sûr il y a des exceptions à cela et rien n'interdit d'ouvrir d'autres portes, bien au contraire. Je pense à certaines musiques de tradition orale dont les règles sont fondamentalement différentes et le solfège devient alors probablement inadapté.

Mon choix:

Dans les partitions folk, rock, variétés, flamenco, blues les deux systèmes sont souvent superposés permettant de laisser au musicien le choix d'utilisation de l'un de l'autre ou bien des deux. plus rarement la tablature seule est utilisée si l'on excepte le web où l'on trouve de tout et n'importe quoi en ce domaine, le n'importe quoi étant le plus courant.Le répertoire dit “classique”* utilise peu les tablatures. Remarquons toutefois que la guitare n'a abandonné les tablatures qu'à l'époque Romantique pour continuer son voyage en clé de Sol.
*cette terminologie me semble aujourd'hui réductrice et inadaptée tant il est devenu vaste, du répertoire habituel (baroque au contemporain) en passant par le jazz, les musiques d'Amérique du Sud ou d'Orient, les compositeurs modernes aux influences variées etc.)

Je pense que les deux systèmes peuvent cohabiter et méritent chacun leur attention, bien que ma préférence aille vers le solfège qui n'a pas besoin du support tablature dans la plupart des cas. Je considère la tab comme un support technique intéressant pour les open-tuning et pour sa facilité de déchiffrage à vue, mais ne la privilégie pas car je la trouve hors du discours musical
.

Je m'efforcerai toutefois de joindre dans cet espace des partitions solfège+tab.

2 Réponses à “Solfège ou tablature ?”

  1. Fred
    Fred a dit:

    Bien résumé Luc. Il manque cependant un point qui me semble essentiel dans ton comparatif, ou alors je n’ai pas bien lu. La tablature seule ne permet pas de jouer correctement une oeuvre pour guitare car elle ne sait pas représenter la durée des notes. Et la on ne parle pas de “nuance”, mais bien de quelquechose d’essentiel. Sans respect de cette durée, que devient la polyphonie qui fait la valeur de l’instrument ? Comment sait-on que la basse se prolonge, comment sait-on qu’il faut la stopper ?

    Il y a pas mal d’années, j’avais acheté la version tablature des chansons françaises adaptées par Roland Dyens. C’était un beau cadeau que Roland avait fait aux guitaristes de tous bords qui ne sont pas passés par l’école du solfège. Malheureusement il n’y avait que la tablature et c’était donc très approximatif, surtout pour jouer des arrangements aussi sophistiqués. Du coup j’ai acheté le recueil solfège et je devais ouvrir les deux pour travailler. Pas facile.

    Le mieux - pour moi en tout cas - n’est donc ni la tablature, ni le solfège mais bien les deux ensemble présentés en portée double comme c’est maintenant le cas très souvent, y compris pour le magasine Guitare Classique. La tablature est incomparable pour se positionner rapidement sur le manche et le solfège indispensable pour bien doigter la position et jouer correctement et avec les nuances indispensables.

    Il y a ceux qui disent déchiffrer aussi vite avec le solfège. C’est possible évidemment mais ils ne sont pas s’y nombreux que ça à pouvoir le faire. Pour lire la musique pour guitare, la tablature apporte la vitesse, la solfège le détail. L’association des deux, c’est vraiment la solution l’idéale. Vu de ma fenêtre bien sûr…

  2. Luc
    Luc a dit:

    Effectivement Fred tu as raison, je n’ai pas parlé de la durée des notes et pas assez insisté sur les nuances. Mais justement les articles sont appelés à évoluer dans le temps, grâce notamment à la contribution des lecteurs. Je ferai donc cet ajout dès que possible.

    Lire les deux me semble bien, mais ayant pratiqué toutes les écoles depuis 25 ans, à savoir chronologiquement tablature seule, solfège+tab et solfège seul, je ne me sers de la tab que si elle peut m’apporter une aide technique. Je suis par exemple incapable de jouer du Pierre Bensusan sans tab car transcrire sur la portée du DADGAD est trop complexe (que ce soit pour les notes ou les doigtés) et c’est à mon avis le meilleur argument pour les inconditionnels défenseurs des tabs. Sinon, la majorité de mon répertoire n’existant pas en tab, je m’en passe très bien (enfin aujourd’hui, parce que quelques années en arrière je connaissais le solfège mais ne lisait pas à vue)

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